
C'est irrespirable
ici bas
on s'entasse
on s'agglutine
au pied des tours
la tête piégée
dans la roue
des autres
dans la foule
mauvaise
dans la crasse
misère
charbon amer
on pousse
on racle
on piétine
on n'avance pas
et la nuit vient
nous crever les yeux

mon coeur
est un moteur
une lame
un slip
mon coeur
crachote
des briques
des baisers
des batailles
mon coeur
est une usine
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Les ricains, y savent même pas causer correct, y savent que compter... et encore, c'est pas sûr, y savent surtout voler...

Fréquence
Absence
Espace aux truelles
Cheveux soudés
Dans les croches du vent
Quel enjeu pour ton rire ?
Jure-le,
Sur le blé
Sur ta mort
Sur tes souliers
Allez crache, meurs, mens
La guerre, tu sais, n'est pas l'épeautre
Alors jure,
Mens dans ton jus
Meurs dans ta joie
La guerre, tu vois,
N'est pas la somme des âmes
N'est pas un calcul
Pas une particule,
La guerre est la moisson des racines:
C'est du gris sans faim
Assoiffé de nuages
Assoiffé d'éclairs
Où perdre haleine
Est fréquent, vulgaire
Et sans famille.
Je vous le dis :
Calmez les heures
Calmez-les
Calmez l'évidence
Le trop plein
Le geste
Et l'envie
Calmez la tête
Calmez la pierre
La dent du sommeil.
Calmez tout ça.
Sonnez
Sonnez doucement
Le rassemblement de la terre
Sonnez longtemps
Donnez aux sons la force
La volution d'un visage
Donnez aux sons la soif
D'enfanter les nuages.
Ne réveillez pas la chair
Ne touchez pas au ciel
Laissez-le pendre
Laissez-le s'enfouir
Laissez l'amour s'écrire
Faites barrage de vos vœux
Faites cela pour nous
Faites silence
Faites feu de tous bois
Faites feu de tous os
Brûlez votre bruit mort.
La terre qu'on viole du regard
Toute la terre
Est un musée noir aux mains naïves
Qui nous fait signe d'avancer.
L'écoutera-t-on ?
Aurons-nous la force de
Guérir un jour
Avec la simplicité de la mort
Guérir tout à fait
De cette vie engloutie?
Ciel bleu
Bleu est ton sabre
Bleue est ta parole
Tunnel mauvais
Qui cherche mon visage.
Dieu est un caillou sans gloire, le mâle peut-être
De quelque araignée aux bras immenses
Qui embrasse le plâtre d'un néant femelle.
Et la ronce
Et la rose
Et l'aurore
Tout cela s'évanouit
Tout cela se dilue
Dans une journée d'ecchymose
Tandis que la pierre ouverte sur un cri
Retourne aux glaces d'un cœur
Bleu, blanc, beige
Ecartelé de prières.
Michel Töm a une momie. C'est son héritage, une momie. Les siècles lui ont légué une momie. Il aurait préféré une maison ou des bijoux, mais on lui a donné une momie, c'est tout de même mieux que rien.
Il n'en tire aucune fierté, il la trimballe depuis des années sans se résoudre à la jeter, il la cache même au fond d'un placard. Il évite de la montrer, ça ferait des histoires, les voisins pourraient jaser.
Elle n'a pas bonne mine, il faut bien l'avouer. Ses bandelettes sont sales, piquetées de trous de vers, et sa tête n'a rien de plaisant, comme toutes les momies : une bouche édentée ouverte sur un cri éternel.
Mais enfin c'est sa momie, il s'est habitué à elle et elle à lui, et si elle n'a guère de conversation c'est que Michel Töm n'est pas bavard non plus.
Pour remédier à cela, le soir avant d'aller se coucher, il l'assoit dans un fauteuil et se livre avec elle à un petit numéro de ventriloque. Il lui fait prononcer des phrases obscènes, des jurons, des bruits dégoûtants. C'est un rituel comme un autre, ça le détend un moment.
Certains prennent l'apéritif ou regardent la télévision, lui préfère jouer avec sa momie.
Quand il est fatigué ou qu'il ne trouve plus rien à lui faire dire, il l'installe à table, lui passe une serviette autour du cou et dîne en sa compagnie, ainsi que celle de son épouse.
Ce ne sont pas des repas très gais, on le comprend. Michel Töm aimerait bien dîner au restaurant mais il est peu probable qu'on accepte sa momie, il s'en doute. Il ne voudrait pas provoquer un scandale. Il s'est donc résigné à manger chez lui, avec femme et momie.
Après le repas, tout le monde va se coucher. Il installe la momie dans son lit, entre sa femme et lui, puis il l'embrasse et ensuite seulement il embrasse sa femme, dans cet ordre précis. Michel Töm est superstitieux, il ne veut pas déclencher une éventuelle malédiction que l'on sait liée aux momies. Pas de gestes offensants, respecter le protocole, c'est la clé de la tranquillité pense-t-il.
La nuit se passe, paisible comme le jour, et rien n'arrive jamais, en effet. C'est la clé pense-t-il, c'est la clé.
Les jours passent, passent, passent.
C'est la clé.
Ils passent.
Ouverture en raie mineure
Güdrund avait cependant suivit son mari en douce pour se glisser à son tour dans les pénombres de la salle de spectacle. Elle détestait Martinet et craignait que
celui-ci n'entraîne son Bourgmestre de bonhomme hors des sentiers balisés de la sacro-sainte famille. Après tout ce n'était qu'un homme, tout Bourgmestre qu'il fut, et des créatures comme Dora
Manta pouvaient aisément avoir raison des fragiles barrières de la fidélité maritale, ouvrant de ses petites mains blanches aux ongles rubis la porte vers la luxure et l'intranquillité... Que se
serait-il passé si elle avait été d'humeur après-midienne? Aurait-il toujours été 7h16? Ce paradoxe du temps la hantait tant qu'elle s'entêta à tenter d'entendre le tintamarre qui tintinnabulait
tantôt dans sa poitrine, opulente certes, mais tellement tentante en tant qu'antidote d'une dot antique.
Un vent se leva sur la scène, un vent qui s'engouffrait sous son chapeau hérissé de cuisses de grenouilles albinos, et Dora Manta parut. Elle cracha son chewing-gum aux hormones en direction de
Forele, avec un sourire plus qu'aguicheur, puis, se ravisant, cracha un second chewing-gum plus petit, au curare doux, aux pieds de Martinet qu'elle devinait plus fortuné. Avec Gündrund planquée
sous un strapontin, ces trois là formaient le seul public de cette Diva racoleuse en perte de vitesse. Bien qu'elle n'osât pas se l'avouer, ses fans étaient de plus en plus clairsemés et
chipoteurs, boudant ses disques, sifflant ses apparitions télé, huant ses concerts, et achetant avidement la presse people où sa triste vie vide était jetée en pâture à de jeunes adolescentes
illettrées. Cette tournée en province devait marquer pour elle un renouveau. Il fallait qu'elle reconquît son public volage. Elle n'avait pas hésité à acheter les journalistes locaux afin qu'ils
se répandent en compliments fats et tout fait, beurrant cette vanité déjà dégoulinante de suffisance d'une large louche de louanges compassées, avec cette manière de ne pas y toucher qui
confinait au sublime, et écartait toute suspicion de copinage.
Bien entendu, elle n'hésitait pas à faire don de sa personne si le jeu en valait le chandelier, car comme elle le disait si bien:"Si cela va de soi, pourquoi ne pas y mettre du sien?" Et la liste
des notables s'allongeait, qui lui versaient une obole confortable pour services rendus à la chanson.
Forele s'impatientait. Ses cloques le faisaient souffrir affreusement et il avait depuis longtemps terminé sa grille de mots croisés. Il détestait la musique et, par dessus tout, les spectacles
de variétés qu'il trouvait justement invariables; il ne pensait qu'aux retombées économiques que lui procureraient les taxes industrielles qu'il comptait ventouser sur le dos de la société de
Martinet. Il voyait loin. Il se voyait Député, et parfois même Ministre lorsqu'il avait trop bu. Pour l'instant, il se voyait petit et souffreteux, mal assis sur la mousseline inconfortable d'un
strapontin douteux, à attendre que cette merluche de Dora Manta se mette enfin à chanter son maigre répertoire éponyme. Il était 07h59.
Show must go home
Dans la boulangerie éternelle de Marie-Rose, la 46ème minute prenait tout son temps. Sureau avait commencé à grignoter sa belle baguette de campagne et regardait
d'un oeil torve les évolutions de Madame Bütte au plafond. On ne pouvait pas vraiment qualifier de vol les arabesques tortueuses qu'elle dessinait d'invisible manière, ni même de vol plané, et
encore moins de lévitation. C'était plutôt une nage désordonnée et poussive, un crawl mou et laborieux qui faisait parfois songer à ces calamars névrosés qui, les soirs de détresse, essayaient de
tromper leur ennui en mimant les gestes gauches du Commandant Cousteau en short.
Comme Madame Bütte se sentait hors d'atteinte, elle en profita également pour reprendre la parole: "Savez-vous que les escargots de Californie ont les yeux en forme d'anneaux Olympiques? C'est la
marchande de pépins de raisins secs qui me l'a dit. Son mari est mort en essayant de manger une grue. Il avait découvert le secret du papier peint Andalou juste avant de devenir dresseur
d'hélicoptères nains. Sa tombe en forme de meringue noire se visite au mois de scaphandre, à condition d'avoir l'air d'un clochard sur le point de chanter. Vous ai-je parlé des taxidermistes pour
enfants? Ils font des miracles! On dirait que l'enfant est vraiment mort! Les abeilles géantes de la patinoire des Galápagos envient leur habileté."Etc, etc...
Sureau s'en foutait, il avait attaqué le premier rayon d'éclair au chocolat et regardait la rue derrière la vitrine, guettant à tout hasard le cadran du clocher de l'église, espérant une
délivrance qui tardait, qui tardait...
Au cabaret des Deux Veufs, avant d'entamer son récital, Dora Manta avait encore expulsé de sa bouche pulpeuse 7 chewing-gums de différent parfums, dont un surtout, celui au varech caramélisé,
avait agréablement surprit Forele.
Elle commençait toujours par son morceau fétiche, "Ce plat de côte qui est le mien", susurrant ses paroles grivoises d'un air entendu et clignant de l'oeil à tout va. Güdrund, à son écoute, eut
un frisson envahissant dans la région du bas-ventre, alors que celle du haut ventre restait bizarrement de marbre. Dévoilant soudain sa présence à son mari agacé, elle lui prit la main et lui
demanda à brûle-pourpoint:"Est-ce que tu connais Terry Pratchett? je suis sérieuse."
-Tu veux parler de Terry Bradpitt, le célèbre acteur pour femme à barbe?
-Non! Pratchett, Terry Pratchett!
-Ah oui! L'avaleur d'accordéon!
-Non! Pas lui! Lui c'est Emile Prud'homme. Je te parle de Pratchett, le grand Pratchett.
-Désolé, je ne vois pas qui c'est. Calme-toi ma chérie, et laisse moi écouter cette délicieuse mélodie. Nous en discuterons ce soir à la maison en regardant la télé avec le volume à fond.
Güdrund laissa tomber; elle retourna se cacher sous son strapontin en sanglotant sur le profond manque de culture générale du Bourgmestre.
Il ne restait plus qu'une minute à Dora pour égrainer ses notes acides et venir à bout de ce plat de côte roboratif. Le final était impressionnant. Sortant son plus beau vibrato, elle conclut sur
la phrase fameuse "...et s'il y a des restes, emportez-les loin de moi, de moi, de moiiiiiiii!""
Forele et Martinet applaudirent à tout rompre. Ils étaient conquis. Dora, en vieille routière du music-hall, savait qu'il fallait chanter fort et vite, fort faux et fort fort pour obtenir
l'estime de son public peu instruit. Elle avait bien retenue la leçon que lui avait enseigné jadis Mireille Mathieu, au cours d'un concert mémorable qui avait soudé leur complicité. Mireille lui
avait dit ce soir là en nettoyant sa jupe des traces d'oeufs et de tomates: "Tu vois Dora, l'essentiel c'est de gueuler. Plus tu gueules ta chanson et plus le public y t'aime. Tu comprends, c'est
dingue, ya trop de mots, tu peux pas tous les savoir, alors tu gueules et c'est tout pareil que si tu les savais ou pas, moi je dis."
Ivre de ce premier succès, Dora attaquait maintenant la partie intellectuelle de son répertoire, celle où elle évoquait son passé douloureux de goûteuse de pizzas, ses aigreurs d'estomac à cause
de la sauce piquante et sa brève liaison avec le livreur de mozzarella. Il était 8h20. Martinet salivait à l'évocation de toute cette misère humaine.
Amour, boudin, et chambre à air
Le Temps haletait. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son vaste front alors qu'il gravissait le petit raidillon menant aux collines pelées où résidait la
Mort. Il s'était mit en danseuse et appuyait lourdement sur les pédales lorsque le bruit caractéristique d'une crevaison se fit entendre juste avant le sommet. Pestant contre les fabricants de
pneumatiques, il décida de faire le reste du chemin à pied, quitte à faire du stop, si toutefois des véhicules passaient encore sur cette vieille route peu avenante. La Mort habitait un petit
lotissement de retraités de la Sécurité Sociale, "Le fossile joyeux", une construction médiocre, mais d'un prix abordable. Cet endroit retiré lui permettait de méditer en paix ses coups tordus,
de fomenter des épidémies de derrière les fagots, de sales petites épidémies sans remèdes, ou bien des tremblements de terre, des raz de marée, des guerres sanglantes, des accidents d'avion, sans
compter la kyrielle de meurtres crapuleux que son imagination fertile accouchait sans efforts.
Lorsqu'elle était fatiguée, elle allait rendre visite à ses voisins et donnait quelques coups de faux, pour son délassement, pour ne pas perdre la main. Son grand projet du moment lui donnait
soucis; elle voulait mettre au point une nouvelle maladie incurable, affreusement lente dans son évolution, une sorte de dégénérescence squameuse, un peu comme la lèpre, mais en plus purulente.
Elle tâtonnait, mécontente des résultats jusque-là obtenus dans son laboratoire. Ses cobayes mouraient beaucoup trop vite à son goût, et sans véritablement souffrir, ce qui lui était
intolérable.
Pour gâter d'avantage son humeur, le Temps lui avait téléphoné la veille au sujet d'un problème survenu dans une boulangerie. Elle attendait sa visite avec anxiété, la main crispée sur le manche
de sa faux, une colère naissante sous le visage.
Justement, cela ne s'arrangeait guère dans la boulangerie... Marie-Rose, qui s'était à son tour échappée de l'emprise du Temps, regardait avec inquiétude la pile d'éclair au chocolat qui avait
diminué d'un bon mètre cinquante face à l'appétit dévorant de Sureau. Par association d'idées, elle se souvint alors d'un fait marquant de son enfance -comme Proust l'explique si bien dans sa
correspondance avec Madeleine De Commercy. Marie-Rose était alors amoureuse du fils du charcutier, un génie qui n'avait pas son pareil pour façonner une saucisse de 12 mètres de long et la vendre
en seule fois, toujours à la même cliente, en lui faisant croire que c'était du boudin hindou. Oh, oui! Elle l'aimait celui là... Comment s'appellait-il déjà? Ah oui, Marino... Marino...et son
long cou duveteux duquel pendaient les pesantes médailles acquises de haute lutte au Concours Agricole de Perne-Flots. Elle reprit ses esprits et jura elle aussi de fabriquer un éclair de 12
mètres de long afin de renter dans le livre des records, bien qu'elle se demandât comment diable ferait-elle pour rentrer dans un livre, si gros fut-il, anguleuse et mal fagotée comme elle
était.
De son côté, toujours tout feu tout flamme, la sémillante Dora Manta enchaînait à un train d'enfer les grands succès qui avaient fait sa réputation de monstre profane de la variété. C'est ainsi
que défilèrent "La ballade des 3 camemberts", "Mon petit truc en beurre", "ma première choucroute-party", sans oublier le merveilleux "Roule-moi comme un roll-mops" ou le classique "Reprenez donc
du pâté, Milord". Forele et Martinet ruisselaient de larmes de joies. Martinet surtout. Forele faisait semblant d'être ému pour se faire bien voir, comme d'habitude, mais en réalité il projetait
déjà d'asséner une nouvelle taxe indirecte sur les ouvre-boîtes dont auraient besoin ses concitoyens s'ils voulaient déguster les maquereaux au vin blanc tant vantés. Martinet était au comble de
l'allégresse. Profitant d'un court répit entre deux chansons, il lança à tue-tête, emporté par on ne sait quel lyrisme graveleux: "Belle pucelle, frêle jouvencelle, tu me harcèles et
m'ensorcelles comme un vieux violoncelle!" Un silence gênant monta doucement de l'orchestre. Dora ne savait si elle devait continuer comme si de rien n'était, ou si au contraire on attendait
d'elle un mot d'esprit. A tout hasard elle répondit: " Wagon-selle toi-même d'abord, espèce d'intello! Renifle plutôt sous tes aisselles!" Martinet applaudit.
Voyant que sa réplique avait fait mouche, elle se mit à gueuler une nouvelle chanson où il était question d'escargots trop cuits et de maîtres d'hôtel égrillards pris au piège de l'indigestion de
la passion. Martinet était subjugué par le charme lascif et la gouaille frivole de cette créature à paillettes. Il venait de tomber éperdument amoureux. Il était 8h51.
Mirages des grandes âmes
A force de contempler l'unique aiguille digitale du clocher, Sureau finit par s'endormir, la tête dans les éclairs. Il fit un rêve rapide où il se voyait le chef d'une armée de choux à la crème
qui guerroyait contre d'improbables chevaliers nappés de chocolat, fièrement dressés sur leurs chars en mille-feuilles tirés par des religieuses. Il les décapitait un à un et croquait leurs
crânes sucrés sans une once de compassion. Monsieur le curé, flottant à ses côtés, l'exhortait à plus de modération, mais il n'en avait cure. Il fut brusquement tiré du sommeil par le bruit
fracassant de Madame Bütte s'écrasant sur le gazon synthétique et merveilleusement vert de la boulangerie.
"Mon kouglof!", s'écria-t-elle.
Sureau rectifia:"Kougelhopf, espèce de mollusque! Mais on croit rêver! Ca se dit championne de téléphone et ça n'est même pas foutue de causer correct! Kougelhopf! Kougelhopf! Répète après moi,
sombre fiente! Kougelhopf!" Il lui donna un léger coup de pied dans le ventre pour souligner son propos.
Marie-Rose s'interposa. Elle avait horreur de la violence verbale et ne supportait pas qu'on porte atteinte à l'intégrité de l'orthographe, aussi régionaliste fut-elle, et c'est donc avec une
réelle abnégation qu"elle proposa à Sureau de donner elle-même une raclée à cette abominable hérétique. Sureau acquiesça et laissa Marie-Rose malmener Madame Bütte tout en dévorant une charlotte
aux fraises légèrement parfumée au soja. Soudain, l'horloge du clocher ne fit rien. Il était toujours 19h46.
Pendant ce temps, le Temps ahanait en tirant une langue bleue, signe d'une profonde narcose relative aux effets conjugués de l'altitude et de l'effort musculaire. Malgré son pouce dressé, signe
universel des chercheurs de transmutation en siège des jambes, aucun véhicule digne de ce nom n'avait pris pitié de sa peine ni ne s'était vraiment arrêté. Certains avaient ralenti, puis accéléré
alors qu'il s'approchait de la portière salvatrice; d'autres l'avaient insulté en lui faisant des signes obscènes de leurs poings fermés, ne relevant que le majeur dans un but ordurier. Deux gros
ours bruns assis sur le porte-bagages d'une mobylette lui crièrent des injures slovaques particulièrement salaces. C'était à croire que personne ne le reconnaissait.
"Merdre!" se dit le Temps en son for intérieur. "Ah!Ah! Les vilains farceurs!" se dit-il en son for extérieur, notablement plus enclin à la diplomatie que le premier.
Il repoussa son vélo dans le fossé et s'assit sur un gros caillou. La chaleur et la colère l'envahirent lentement.
A Neudenwinderschtratholzbergenstein cependant, un drame se nouait dans les boyaux de Martinet. Moite, tremblant, égaré, il était en proie aux doutes les plus insinuants. Et si, après tout, cette
passion n'était qu'une passade? Saurait-il maintenir pérenne cette flamme qui l'animait jusqu'aux tréfonds de son âme? La routine, le quotidien dégradant et la promiscuité crasseuse des tournées
à rallonge de son aimée ne risquaient-ils point de flétrir l'image idyllique qu'il s'était forgé en ces quelques minutes de bonheur approximativement chanté? Le temps s'écoulait si vite dans
l'euphorie d'une nouvelle atteinte à sa vie cafardeuse, qu'il en regrettait presque l'époque immuable où il se penchait sans émois sur d'obscurs brevets de mise en boîte de morues salées, puis
réhydratées sous hypnose. Martinet doutait de tout, à commencer par lui-même, mais il était au moins sûr d'une chose, il fallait qu'il fît l'amour au moins une fois à Dora Manta pour se vanter
ensuite auprès de ses amis du Cercle Des Doryphores, tous grands amateurs d'ennui, qu'il avait connu l'Amour, avec un gros tas. Il décida de passer à l'action, sous l'oeil effaré de Forele. Il
était 8h56.
Un peu d'histoire d'amour
Madame Bütte tardait à rendre gorge. Elle s'obstinait bêtement à vouloir prononcer Kouglof à la place de kougelhopf, et ce malgré les coups répétés de Marie-Rose. Sureau décida d'user de plus de
diplomatie. Il s'assit calmement en face d'elle et lui brossa un clair portrait de l'étymologie du mot kougelhopf. Il lui apprit par exemple que c'était à l'origine un gâteau Autrichien méconnu
dont le nom faisait allusion aux couvre-chefs arrondis du XIVème siècle, les fameux "gugelhupfs", que Marie-Antoinette avait eu le bon goût de redécouvrir juste avant d'être guillotinée. On lui
attribuera d'ailleurs ce mot célèbre:"Le peuple n'a pas de pain? Et bien, qu'il mange du kougelhopf!" On savait rire en ce temps là...
Madame Bütte qui n'avait bien sûr rien compris, continuait à se lamenter sur son kouglof absent:"Où l'avez-vous mis? Donnez-moi des ongles de paresseux que je fouille le sol à sa recherche, ou
alors des bras de taupes, une langue de fourmilier, un casque d'égoutier, des cordes, des grappins, des harnais, des torches, de la confiture d'hostie, de la viande d'écureuil crue, un peu de
gelée d'ortie, et surtout DONNEZ-MOI MON KOUGLOF!" De guerre lasse, Marie-Rose le lui donna avec un haussement d'épaule dans lequel elle mit tout son mépris.
Pinson, qui s'était extirpé du temps lui aussi, le lui arracha brusquement des mains et fila derrière le comptoir pour le dévorer tranquillement, sous les bordées d'injures de sa championne de
mère.
Sureau était fatigué. Ses traits bovins accusaient un épuisement sans borne et il ne voyait toujours pas comment passer à la 47ème minute de cette 19ème heure...
Au cabaret des Deux Veufs, tout se déroulait très vite, au contraire. Dora Manta revenait pour les rappels, sous les clips clap arythmiques de ses deux admirateurs, tandis que Güdrund sifflait
sourdement derrière son strapontin, telle une cornemuse asthmatique. Forele, de son oeil droit, tentait de percer les intentions inavouables de Martinet et, les devinant, se souvint alors du rêve
qu'il avait fait la veille, celui dans lequel il s'appelait Jean-Etienne. Il secoua martinet par la manche et le supplia de le suivre jusqu'à la mairie afin qu'ils écrivissent ensemble cette
satanée lettre anonyme d'une seule traite, sans respirer, et qu'ils la postassent de concert dans toutes les boîtes aux lettres du conté, après que l'avoir dupliqué, naturellement. Martinet ne
comprenait rien à ce que disait Forele, mais ce n'était pas la première fois. Il n'avait d'yeux que pour Dora. Dès qu'elle eut disparu derrière le rideau, il courut la rejoindre dans sa loge, un
bouquet de vers à soie dans les mains, ainsi qu'un gros sac de feuilles de mûrier pour qu'ils ne dépérissent point. Dora l'attendait, le regard extatique. Il était 09h18.
Analyse de soie
Martinet aborda sans ambages le sujet qui lui tenait à coeur:
-"Dora, vous me plaisez, vous êtes grosse et belle. Veuillez accepter ce modeste présent: ce sont des vers à soie de Mandchourie, ils sont très délicats à élever, mais lorsqu'ils parviennent à
maturité, ils se transforment alors en merveilleux papillons multicolores qu'on a plaisir à voir voleter dans son appartement. Le tout est de bien les nourrir avec ces précieuses feuilles de
mûrier. Si vous y arrivez, je vous épouse."
Dora ne savait quoi répondre. Elle qui aimait tant la corrida s'était faite une joie de toréer ce bel entrepreneur aux naseaux fumants qui grattait le paillasson de sa loge avec ses sabots de
bois. Elle se serait bien octroyée les oreilles et la queue, mais la voilà qui devait s'occuper d'un élevage de vers à soie. Elle regarda le gros sac de feuilles de mûrier puis la masse
grouillante des vers affamés. Ses seins en forme de gants de base-ball attendaient qu'on les baise et durcissaient à vue d'oeil, aussi prit-elle le plus dodu des vers et l'installa au creux de
son corsage en disant:
-"Voyez mon ami; nul besoin de feuilles, celui-ci s'en passe fort bien et grossira à coup sûr plus vite si je le flatte de cette manière!"
Martinet, complètement pragmatique et imperméable aux métaphores érotiques, ne vit là qu'une méthode parfaitement incertaine de sériciculture. Il s'affola.
-"Vous êtes dingue ou quoi? Le bestiau va crever, c'est couru... C'est à croire que vous ne voulez pas m'épouser, nom d'un petit bonhomme!"
Le ver, quant à lui, ne restait pas inactif et avait déjà rejoint les couches profondes de la lingerie de Dora qui poussait des petits cris mi-amusés, mi-craintifs, pendant que Martinet
s'évertuait à le rattraper d'une main fébrile.
Ils roulèrent tous deux et s'aperçurent alors qu'ils s'aimaient sur un lit de feuilles de mûrier...
À ce même moment, dans la boulangerie maudite, Sureau observait les facéties de Pinson qui décidément n'en faisait qu'à sa grosse tête. L'esprit de Pinson, nul ne le savait, gambadait souvent à
l'extérieur pendant que son intérieur restait vide. Il avait l'air absent. C'est précisément là que tomba le kougelhopf, avec un grand "plouf", ou un grand "plouehopf", si l'on veut.
Pinson se dit in petto:
-"Personne ne pourra le reprendre, et je périrai étouffé de lettres anonymes, comme je l'ai toujours rêvé. Mon extérieur sera ainsi libre de tourner autour de ma mère, pour qu'elle devienne
bourrique, ou barrique!"
Il avait résolu son Oedipe par gloutonnerie, après avoir échoué dans le meurtre conscient du Père, faute de munitions. Il jubilait. Il était toujours inexorablement 19h 46.
XVII
la révélation du cocon
Martinet et Dora s'enlaçaient fébrilement sur leur couche de mûrier pendant que le malheureux ver à soie explorait toujours plus avant les dessous nombreux de la
chanteuse, sans parvenir jusqu'à l'épiderme. Chaque fois, une nouvelle épaisseur de tulle ou de dentelle se présentait devant lui, qu'il devait franchir à l'aide de ses robustes mandibules. Il
sentait qu'on s'agitait au-dessus, sans qu'il comprît la raison de ces soubresauts. Bien que solitaire, le ver ne supportait pas le traitement qu'on lui infligeait et décida de s'en aller en
emportant la nuisette de Dora, celle du douzième niveau, la bleu nuit, qu'il trouvait la plus belle, et s'enfuit à tire d'aile qu"il n'avait pas encore, sa mue s'amusant toujours à repousser sa
chrysalide de muse.
Voyant cela, Martinet s'acharna à vouloir retenir le ver captif en l'agrippant par ses pseudo pattes en forme de ventouses, tout en ahanant d'exaspération. Prenant ses grognements pour
l'expression d'une excitation sexuelle poussée à son paroxysme, l'inconséquente Dora tenta de lui donner le coup de grâce en entonnant le fameux:"Le veeeeeeeer à soif! La soie l'asssssssoiffe! Il
faut tiiiiirer le ver à soi, tiiiiiirer le ver à soie, tiiiiiirer l'heureux ver de la médaille, tiiiiiirer au rêve, ô, le ver! Assssoir en soi la soiffff enfiiiiiin!"
Cette brutale envolée lyrique eut des conséquences irrémédiables sur les tympans fragiles de Martinet; il se mit à baver des mots décousus, puis à baver tout court. Dora le crut sous l'emprise
d'un orgasme violent, proche de l'épilepsie (qu'elle croyait naïvement être une épilation du cerveau à la cire), puis dut se rendre à l'évidence: ses rebondis appâts et elle-même étaient peu à
peu ficelées dans un mucus adhésif et doux, un cocon de silence aux charmes dormitifs auquel elle s'abandonnait peu à peu, comme une mouche dodue et soumise, tard venue à la contemplation.
Le ver les admira tous deux et parut satisfait. Le monde allait bien, c'est à dire dans son sens à lui, bien qu'il fût un peu jaloux que les deux amants fusionnassent avec tant d'aisance.
Comme par un fait exprès, le même phénomène se produisait dans la boulangerie de tous les dangers: Madame Bütte amorçait le second cycle de sa métamorphose et filait un drôle de coton. Sureau la
voyait lentement sortir de sa bouche formidable un long filament gélatineux qui s'enroulait mécaniquement autour du comptoir de Marie-Rose, englobant sans violence la file des clients pétrifiés.
Pinson ricana, puis se gratta le nez. Il était enfin 19h 47.
Cette histoire est restée inachevée, faute de combattants, mais ce fut une belle aventure.
Je tiens à remercier Flagada, Shoumi, Prii, et les autres pour leur contribution essentielle à ce monument d'absurdité.
A la relecture, c'est pas si mal, et c'eut pu même être génialement pire !
L'heure du T
Un certain malaise s'était installé dans la file d'attente. Tous se sentaient coupables d'avoir réduit Madame Bütte au silence de si brutale façon. Les regards se
fuyaient, s'évitaient, et les mains fouillaient dans les poches des pantalons à la recherche d'une monnaie minuscule qui les forçait à descendre de plus en plus profond dans ces gouffres textiles
insondables dont ils ignoraient l'existence. Les mouches étaient devenues si nombreuses qu'elles obstruaient les grilles de ventilation. Elles semblaient inattentives au drame qui se nouait.
Marie-Rose était toujours immobile; elle n'avait pas vu cette heure passer et tentait toujours désespérément de faire entrer de l'air dans ses poumons. Les sueurs froides qu'elle présentait
l'inquiétaient à nouveau. Comment avait-elle pu se piéger toute seule? Jamais elle n'avait perdu la face devant qui que ce soit et cet aveu de faiblesse lui donnait l'envie de se morigéner. Il
fallait à tout prix qu'elle trouve un souffre-douleur... Et c'est là qu'elle le vit, de l'autre côté de la vitrine, son petit nez retroussé collé aux carreaux, les yeux écarquillés de
gourmandise. Pinson, le fils illégitime de Madame Bütte et de Monsieur le curé (car c'est de lui qu'il s'agissait) aurait déjà du être à la sacristie en cette heure tardive.
Elle savait comment se venger d'elle-même...
Elle fit signe au garçon d'enter dans la boulangerie. Ce dernier enjamba le corps tuméfié de sa mère et vint en trottinant rejoindre Marie-rose, se frayant un passage entre les jambes coriaces
des clients. Il était petit pour son âge, mais râblé, et possédait cet agilité reptilienne propre aux créatures solitaires pour qui toute proie est bonne à prendre, quelqu'en soit le péril. Il
s'approcha donc du comptoir et hissa péniblement sa grosse tête brachycéphale à hauteur des pains au chocolat, masquant mal son désir d'engloutir le rayon entier de viennoiseries.
"Mais que fais-tu, malheureux?!!" La grosse voix de Monsieur le curé venait de retentir, nappant de sucre glace les projets de Marie-Rose.
Le Temps se figea instantanément, soulagé de voir enfin apaisé le tumulte de son cours inexorable. Après tout, son boulot c'était de couler, il voulait bien le faire, mais il tenait au moins que
cela fusse fait dans de bonnes conditions de travail et n'avait guère apprécié l'épisode précédent, qui n'était que désordre et confusion. Il caressait parfois l'idée de se syndiquer en de telles
occasions, puis souriait de son idée, la trouvant trop humaine, et la ramenait au parc des chimères dont il faisait collection; c'était son hobby.
Tout à ses réflexions, il ne vit pas Kissé, le combiné téléphonique, se dresser comme un cobra prêt à fondre sur le corps sans défense de Madame Bütte. Une haine froide l'animait; il sentait que
c'était le rôle de sa vie, le rôle de drame qu'il avait toujours voulu jouer, enfant encore, devant son miroir. Il allait enfin prendre sa revanche sur la championne qui avait jadis torturé ses
congénères jusqu'à épuisement des unités. Il avait tous les dossiers, tous les numéros, il en savait tant sur elle... Droit sur son fil, il se préparait à composer le numéro de la Mort quand le
Temps décrocha...
On atteignait aux confins de la 46ème minute de la 19ème heure.
Paramnésie des chronomètres chromosomiques
Sureau, qui n'avait rien perdu de la scène, comprit que le Temps venait de s'arrêter. A l'instar de la malheureuse Madame Bütte, tous les protagonistes de cette
sombre histoire semblaient frappés d'arrêt sur image, sauf lui. Ce détail ne l'étonna pas outre mesure, et, profitant de sa liberté de mouvements, il se dirigea vers le comptoir, prit une
baguette de campagne, bien meilleure que celles de ville, et observa un moment les mouches suspendues dans leur vol. Il aurait bien voulu rentrer chez lui, mais la porte d'entrée était condamnée
par les corps immobiles des clients, et notamment celui du dernier venu, dont les formes grassouillettes qui se laissaient deviner sous la pesante soutane interdisaient toute issue.
Il commençait à s'ennuyer et se demandait quand viendrait la fin de cette maudite 46ème minute. Il sentit à nouveau ce frisson l'envahir, ce sentiment de puissance intense et maléfique qui avait
fait de lui ce qu'il était aujourd'hui...
Il avait au poignet cette grosse montre qu'il avait trouvé dans le sable, et dont l'immense cadran monochrome égrainait inexorablement les secondes. Il avait bien remarqué que le chiffre 46
s'irisait au fil des mois, avec ces quelques ridules propres aux éléments qui, malgré les apparences, ont une vie propre. Peut-être sa montre était-elle vivante après tout. Peut-être pouvait-elle
parler, crier, geindre, pleurer, compter jusqu'à 100. Il la secoua et la porta à son oreille. Le tic-tac familier s'était tu. A cet instant, Madame Bütte remua un bras, et ses grandes oreilles se
mirent à frémir. Toutes les mouches tombèrent d'un seul coup, recouvrant le sol et les meubles d'un épais tapis noir et friable. Il était 19h47.
Au même moment, à 1480 kilomètres de là, dans la petite ville de Neudenwinderschtratholzbergenstein, le Bourgmestre Forele se réveilla en sursaut. Il venait de rêver qu'il était un
boulanger-pâtissier répondant au nom étrange de Jean-Etienne, et qu'une importante commande de Kougelhof venait de lui être faite. Il devait passer son après-midi au téléphone avec ses différents
fournisseurs de lettres anonymes, et les réponses qu'il obtenait le laissaient en proie à un sentiment de grande solitude: impossible de trouver le moindre gérant de boîte à lettres anonymes
susceptible de lui fournir la quantité demandée. Tournant en rond, fustigeant ses fournisseurs, surtout ce gros porc de Charles-Bernard Korbo - qui l'avait pourtant dépanné à plusieurs reprises,
notamment lors de la fameuse histoire des marbrés aux impacts de balles 38 spécial et chocolat blanc amer- il s'était résigné le jeudi suivant, dès potron-minet, à braquer le bureau de poste le
plus proche, qu'il savait regorger de moultes missives Perneflotiennes de ce type.
Maintenant parfaitement réveillé, Forele s'épongea le front et regarda sa femme qui ronflait doucement à ses côtés. Il pensa ensuite à l'orthographe exacte du mot kouglof; un scrupule le rongeait
depuis le début: disait-on kouglof ou kougelhof? En vérifiant dans le dictionnaire, il s'aperçut avec effarement que non seulement les deux se disaient, mais qu'en plus on pouvait également
l'écrire kugelhopf! Il réveilla sa femme d'un coup de poing amical et lui exposa son embarras sémantique. Il était 04h 07.
Les marchands de jambes de bois sont parfois amoureux
Madame Forele répondit d'une voix pâteuse: "Cher ami, vous détruisâtes le rêve qui me transportâmes au pays des castors plumés et vous me rendîtes fort désireuse de
me rendormir." Son oeil droit s'était recroquevillé comme une huître verdâtre sous l'impact du coup de poing et commençait à couler sur l'oreiller. Son oeil gauche affichait une indifférence
feinte, alors qu'en réalité il exultait à l'intérieur de son orbite, cruellement satisfait du malheur qui frappait son rival de toujours, car il était jaloux de tempérament. Entre les deux yeux,
flottait le cerveau de Madame Forele, celui-là même qui affectait de s'exprimer au subjonctif, bien que maladroitement, encouragé en cela par les enfants Forele qui offraient des stages de
grammaire intensifs à leur mère, afin qu'elle passe son permis de parler. Sans cela, elle devait se taire en public, ou demander l'autorisation à son mari avant de parler, mais pour de courtes
phrases innocentes seulement. Elle n'osait guère s'éloigner du présent de l'indicatif, sous l'oeil bienveillant de Monsieur Forele qui faisait remarquer à l'envie que sa femme faisait chaque jour
des progrès, et que bientôt il lui permettrait sans doute de bredouiller quelques brides d'imparfait.
Les rêves de Madame Forele étaient d'une nature extrêmement douce et suave. Tout ce qui pouvait blesser, couper, pincer, piquer en était exclu, si bien qu'il n'était pas étonnant que les castors
eussent des plumes, ainsi que des dents en sucre, arrondies, qui leur permettaient de ronger les troncs en réglisse des arbres de la forêt de guimauve. Des lacs de gelée de groseille s'étendaient
en nappes paresseuses et la mélasse de leur écume venait mollement mourir sur la grève de fromage. Ca et là s'observaient quelques animaux avachis dans une torpeur contagieuse, dont on avait
peine à dire si c'était des mammifères ou des paquets de linge sale. Une brise légère, sucrée, flottait sur le paysage déliquescent, et le soleil lui-même semblait être une pastille orange sucée
par la brume. Il ne se passait pas grand' chose dans les rêves de Madame Forele. Parfois un cochon explosait avec un bruit sourd, ou bien une averse de sperme venait gâcher un pique-nique
impromptu, mais dans l'ensemble, c'était le calme plat.
Le point d'orthographe soulevé par son mari la laissait indifférente, on s'en doute. Elle voulait retourner à ses castors évanescents et à ses prairies d'herbe à chat où marsouinaient des
tamanoirs éthérés.
Du reste, le Bourgmestre se fichait complètement de l'avis de sa femme. Il l'avait réveillé par principe, par devoir, pensait-il. D'ailleurs, il mettait un point d'honneur à avoir lui-même une
heure de réveil bien réglée. Il y a quelques années, il ne se réveillait qu'à 02:03, comme sa 203 Peunoën qu'il avait pulvérisé contre un round baller. La 407 qu'il avait volé la veille à un
marchand de jambes de bois amoureux lui portait chance finalement. Il décida qu'il passerait la matinée à bichonner l'engin avec un coton-tige, quitte à faire le désespoir de son épouse qui n'y
connaissait rien en marchands de jambes de bois amoureux.
Malgré l'heure matinale, il l'agrippa par les cheveux, la sortit du lit et la somma de faire un café illico-presto, le café des hommes fatals, comme le précisait la réclame. Il retira ensuite son
pyjama et revêtit son costume de Bourgmestre des grands jours. En effet, son rêve lui avait donné une idée lumineuse.
Il était 04h 24.
IX
L'attente
L'idée Lumineuse qui avait germé dans l'obscure cervelle du bourgmestre consistait à envoyer une lettre anonyme, rédigée au moyen d'un surligneur rose fluo et de
quelques vieilles coupures prélevées dans le magazine "JE, TU, IL JARDINE" (revue épisodique de centre-droit vendue sous le manteau aux notables de Neudenwinderschtratholzbergenstein dans le but
inavoué de les familiariser avec la problématique support/surface que rencontraient les architectes paysagistes lorsqu'ils voulaient ériger des tonnelles en milieu calcaire) artistiquement
collées sur le papier à entête de la mairie -une pie bodybuildée agrippant dans ses serres une enclume rouge et verte- à chaque citoyen de la ville, exception faite des femmes et des enfants qui
n'avaient pas le droit de vote, l'existence de leurs âmes faisant encore débat chez quelques pontifes procéduriers.
Il n'était pas encore fixé sur le contenu de la missive, mais le but était politique: convaincre le plus grand nombre de l'utilité certaine de la nouvelle conserverie de maquereaux au vin blanc
qui allait bientôt s'implanter dans la région, et qui hésitait encore entre leur charmante petite ville, et l'ennemie de toujours:l'exécrable bourgade de Stuttwargelenzat-Ottonzaïnkeberg et ses
sales habitants cupides et sournois. L'enjeu était de taille, car en effet la société Maquarelle & Bozon avait mis au point un procédé révolutionnaire du traitement des maquereaux, qui
permettait de les ranger verticalement, au lieu que bêtement allongés comme on avait coutume de voir lorsqu'on ouvrait une boîte classique. Ce brevet jalousement gardé faisait l'orgueuil de son
directeur, le sulfureux Martinet. Forele savait que s'il parvenait à convaincre ses concitoyens d'accepter de loger gratuitement chez eux les ouvriers de Maquarelle & Bozon, de les nourrir,
de les blanchir, d'obéir à tous leurs souhaits, de devenir leurs esclaves sexuels, de rire à leurs calembours éculés, il y avait de bonnes chances que Martinet acceptât de s'installer sur la
commune de Neudenwinderschtratholzbergenstein.
Il en était là dans ses réflexions quand Güdrund, maladroite comme toujours, renversa par inadvertance la cafetière d'Illico-presto sur le crâne chauve de son Auguste mari, le brûlant
irrémédiablement au 3eme degré. Il s'évanouit calmement, sans un mot, juste avec un léger reproche dans le regard, mais si discret, si lointain, que cela pouvait passer pour de
l'indifférence.
Au même moment, à 1482 kilomètres de là,-car la route était plus longue dans l'autre sens, à cause de la bretelle de contournement de Closard-Sur-Mouflon- Madame Bütte sortait peu à peu de son
état imago paralytique pour se transformer en nymphe ailée, et papillonnait avec vigueur, de ses nouvelles oreilles en élastomère, au dessus du front interrogateur de Sureau.
Il s'ennuyait ferme, Sureau. Cette 46ème minute qui s'éternisait le rendait de plus en plus maussade. Les ébats aériens de Madame Bütte ne l'impressionnaient guère. Marie-Rose, figée dans le
geste abscond de rendre la monnaie, semblable à une statue maladroite, souriait à l'infini. Demi-deuil levait le doigt en l'air pour demander la parole, la parole qui ne viendrait plus, et les
plis de ses vêtements semblaient soustraire quelque chose à l'élan de son geste, comme s'ils eussent été de plomb.
Il était toujours 19h 46.
Le Temps fait du vélo
Le Temps s'étonnait que Sureau et Madame Bütte se fussent affranchis de la sorte des contraintes de son entreprise. L'escroquerie qu'il avait montée avec sa complice la Mort semblait montrer
d'inquiétantes failles. Il se souvenait du temps béni où les hommes naissaient et mouraient dans la fatalité, s'inventant des Dieux pour se rassurer, s'inventant une morale, des valeurs, de
l'art, du sport, de la charcuterie fine, bref, ce bon vieux temps qui ronronnait dans la tiède routine des sacrifices, cette époque sereine où il déroulait son lent tapis de mensonges avec, au
bout, la Mort qui fauchait les têtes soumises de ces hommes crédules...Qu'avait-il bien pu se passer? Comment ces deux pitoyables représentants de l'espèce humaine avaient-ils osé défier son
système implacable? Il les observait et ne leur trouvait vraiment rien d'extraordinaire:une grosse blonde aux oreilles hypertrophiées et un petit gars trapu en velours côtelé avec une baguette de
campagne à la main. Cela en était presque humiliant. Il commençait à se demander s'il n'y avait pas un concurrent dans les parages, un être déloyal qui oeuvrait en sous-main à la ruine de son
commerce des âmes. Si les hommes s'apercevaient que lui et la Mort avaient créé cette fable de toutes pièces, qu'allait-il advenir? Il décida d'aller rejoindre la Mort pour s'entretenir avec elle
des mesures à prendre afin d'éviter une banqueroute métaphysique majeure. Comme il était pressé, il choisit de s'y rendre en vélo.
A ce même moment, le Bourgmestre Forele sortait petit à petit de son évanouissement douloureux. Des centaines de petites cloques s'étaient formées à la surface de son cuir chevelu, que Güdrund et
les enfants s'amusaient à percer avec leurs doigts, comme du papier bulle. Il les chassa avec colère, mit son chapeau tyrolien et sortit à grand pas dans la rue. Comme il allait s'engager dans
l'Avenue de Favouille, il tomba nez à nez avec Martinet qui se rendait au cabaret des Deux Veufs. On y donnait le nouveau spectacle de la chanteuse Dora Manta, qui avait eu les honneurs de la
presse ces derniers jours. La critique était dithyrambique, on saluait notamment son morceau "L'amour est un bouquet de crevettes", vibrant hommage aux gens de mer, ainsi que "Nous ne nous dirons
plus vous", allégorie sur l'amour platonique et ses inconvénients lors de la ménopause. Martinet parvint à convaincre Forele de l'accompagner, et les deux hommes pénétrèrent dans l'obscurité
moite du cabaret. Ils s'assirent au premier rang et attendirent tranquillement que le spectacle commence en faisant des mots-croisés d'une facilité déconcertante. Il n'était que 07h 16, mais Dora
Manta était d'humeur matinale.
L'éternité et son double
Cette histoire fut écrite au début par moi, puis par d'autres. J'aurais souhaité en faire un roman interactif mais devant la complexité de l'intrigue et la diversité des intervenants, j'ai dû
y renoncer. Dommage, c'était bien parti. Reste ces quelques chapitres savoureux que je vous redonne en feuilleton...
Avertissement: L'histoire qui va suivre est navrante, mais bien réelle. A l'heure où j'écris ces lignes, j'ignore encore son début et il va de soi que la fin m'échappe totalement. Ce que
je sais, c'est que tous les personnages sont déjà présents, là-bas, quelque part, et marqués par un destin inéluctable qui va prendre possession de leurs gestes et de leurs paroles pour les mener
vers l'éternité, ou presque. En tout cas assez loin pour qu'on cesse de les considérer comme des personnages, mais bien comme des êtres humains. Tous sont vrais, tous sont éternels.
Suivons-les...
I
Sureau observait avec minutie son pantalon de velours côtelé. Il comptait et recomptait le nombre de côtes visibles sur la circonférence de sa cuisse et trouvait à chaque fois le nombre 32. Il se disait que si la section de sa cuisse était parfaitement circulaire, le nombre total obtenu serait de 64, puis il imagina sa cuisse tranchée, pareille à un jambon, et sa fine peau de velours verdâtre. Il eut peur. Cette image l'effrayait plus qu'il n'osait l'avouer. Il pensait aussi aux gens qui avaient fabriqué ce pantalon, aux machines à coudre, aux ciseaux, à l'ambiance féroce des ateliers d'Asie, aux enfants battus, à l'esclavagisme économique. Son pantalon le dégoûtait. Ses chaussures aussi le dégoûtaient, mais moins intensément. Les chaussures, c'était utile malgré tout, alors que le pantalon, on pouvait très bien s'en passer à la belle saison. Il décida de l'ôter et déambula dans sa petite chambre, chaussures aux pieds, s'arrêtant par instants devant le miroir pour juger de l'effet produit par cet accoutrement. Son slip faisant ressortir ses poignées d'amour, il le retira également et parut tout de suite plus svelte. Son tee-shirt trop long cachait la presque totalité de son sexe. Il poussa un petit soupir. Il voyait bien qu'il était laid mais n'arrivait pas à y croire. Une mouche se posa sur son front. Il la laissa inspecter une petite portion de peau avant de la chasser d'un geste précieux, comme il avait vu faire la boulangère, la veille. Il songea alors qu'il lui faudrait ressortir pour acheter du pain. Résigné, il enfila à nouveau son pantalon, sans remettre son slip, afin de bien souligner sa révolte intérieure. Une fois dans la rue, il s'aperçut qu'il avait oublié son portefeuille sur la table de la cuisine, mais il ne rebroussa pas chemin et pénétra d'un pas assuré dans la boulangerie, prenant docilement place dans la queue clairsemée de cette fin d'après-midi. Son pantalon impeccablement ajusté attira le regard vitreux de la boulangère, il était 17h 37.
II
Etats de la famine
Marie-Rose eut un pincement au coeur. Elle reconnaissait parfaitement ce client potelé aux jambes de velours vert, elle pouvait même dire qu'elle l'attendait, avec, au creux du ventre, une boule
qui devenait chaque jour plus inquiétante. Quelques années auparavant, elle était tombée amoureuse d'un vétérinaire aux doigts palmés qui l'avait conduite au bord de la dépression. Il était
moustachu et disait les plontes au lieu de dire les plantes. Ce détail la fit glousser niaisement, mais elle étouffa vite son rire et rendit la monnaie à la dame velue qui venait d'acheter une
part de quiche au poireau. Juste derrière elle, se tenait Sureau. Il était en train de peaufiner un discours général sur les gens qui oublient leur portefeuille chez eux, et qui doivent compter
sur la générosité légendaire des boulangers. Il voulait toucher la fibre tendre, il voulait évoquer la guerre, les inondations, le réchauffement climatique, les épidémies. Il voyait déjà son
pauvre corps boursouflé tendre une main tremblante vers le rayonnage mordoré des baguettes sorties du four, tandis que la boulangère essuyait son front baigné de sueur en prononçant des mots
simples et doux, des mots comme fromage, pâté, saucisson. Sureau eut une légère érection. Son tour vint de prendre la parole et de commander d'une voix posée une baguette, une simple baguette
sans fioriture ni grains de sésame ou de pavot, non, juste une humble baguette anonyme, sans grade, une obscure et laborieuse petite chose faite de croûte et de mie qu'il emporterait ensuite
discrètement chez lui, sans tapage inutile, et qui servirait pour moitié à faire un sandwich, tandis que l'autre bout se dessècherait gentiment à côté des plaques électriques graisseuses, visité
seulement de temps à autre par quelques cafards nécessiteux.
Sureau toussa pour s'éclaircir la voix et parvint à prononcer à peu près correctement le mot "bonjour". La suite fut plus confuse. Marie-Rose dut lui faire répéter plusieurs fois le mot
"baguette", comme un exercice, et l'érection de Sureau allait croissante sans qu'il sache comment faire pour la dissimuler. C'est à ce moment là que Demi-deuil entra à son tour dans la
boulangerie. Il était 17h48.
III
Une mystérieuse championne
Demi-deuil s'engouffra en trombe dans la boutique et doubla sans ménagement la file des clients stupéfaits. Ecartant Sureau d'un geste large et autoritaire, il
plongea son regard bleu acier dans celui de Marie-Rose qui rougissait.
-La commande de Madame Bütte est-elle prête? articula-t-il lentement, comme s'il mâchait ses mots. Ses poings serrés s'appuyaient lourdement sur le comptoir de marbre rose. La fragrance musquée
de son parfum bon marché se mêlait à l'odeur tiède des pains au chocolat et on attendait la réponse de Marie-Rose qui ne venait pas.
Sureau était estomaqué. Non seulement plus personne ne faisait attention à lui, malgré son début d'érection prometteur, mais il n'avait pas eu non plus l'occasion de finir sa première phrase, ni
d'attaquer la seconde, la plus délicate, celle où il devait avouer n'avoir pas d'argent pour payer sa baguette, et déployer ensuite toute une série d'arguments lénifiants pour justifier le prêt
temporaire de la dite baguette, et ce avec la cordialité modeste qu'il savait être la marque ineffable de l'homme de bonne foi.
Il connaissait bien Madame Bütte, une grande blonde un peu forte qui avait été jadis championne du monde de téléphone. Les grands lobes de ses oreilles molles portaient encore la trace des
scarifications laissées par le combiné. Il ignorait son prénom, sûrement quelque chose comme Sandy ou Mireille. Sandy faisait plus chic, mais il préférait Mireille, parce que ça rimait avec
oreille. "Mireille les grandes oreilles" se serait-il plu à lui dire si d'aventure elle s'était moquée de ses poignées d'amour. Elle l'aurait bouclé tout de suite.
Cette pensée le rasséréna, et il put reporter son attention sur ce butor de Demi-deuil. Il le connaissait bien également. Il le croisait régulièrement sur la plage qu'il arpentait été comme
hiver, une éternelle cigarette sur les lèvres, le regard lointain, perdu, au strabisme indécelable. Il était Marcheur en long, c'est à dire que la municipalité de Perne-Flots, soucieuse d'offrir
une image séduisante de la région à l'étranger, l'avait engagé pour son physique avenant afin qu'il égayât les ruelles pittoresques du centre ville. Ils étaient de la sorte une douzaine de
bellâtres à battre le pavé, désoeuvrés mais heureux, suivant inlassablement les mêmes parcours immuables, prenant la pose devant les monuments les plus tristement significatifs et souriant
béatement au passage des quelques rares touristes qui s'égaraient encore dans ce coin peu avantagé de la côte. Demi-deuil s'était vu attribué le secteur de la plage, à cause de sa grande taille;
on le voyait de loin.
Sureau se demandait bien pourquoi cet idiot de Marcheur en long se chargeait des courses de l'ex-championne. Comme il était sur le point de protester et de reprendre l'avantage avec Marie-Rose,
le carillon de la boulangerie retentit à nouveau et la silhouette massive de Madame Bütte fit irruption dans la petite boutique. Il était 18h 11.
Le secret du kouglof
Marie-Rose, surprise par le son du carillon de la porte, leva brusquement la tête et regarda subrepticement l'horloge du clocher qui venait justement de sonner ses
six coups... En effet, monsieur le curé laissait cette horloge retarder exprès, afin que les rares fidèles qui assistaient à l'office le voient déjà derrière son autel, lui qui était toujours à
l'heure...
Marie-Rose donc, regarda l'horloge et se demanda comment elle allait faire pour fermer à 18h30.
Exceptionnellement, elle qui ne fermait pas avant 21h, avait caressé l'espoir de se mêler à la foule qui devait commencer à s'agglutiner sur le petit parking de l'église.
Elle savait que demi-deuil était ici, mais elle n'aurait jamais imaginé le voir dans son magasin, jamais... Elle ne voyait pas d'ici, mais elle imaginait déjà cet attroupement autour de la
voiture de Demi-deuil qui, outre le fait d'être plus que présentable, avait le mérite de conduire une de ces magnifiques voitures décapotables qu'elle voyait dans son feuilleton de 13h30...Un
feuilleton bien étudié, où les personnages se trompaient, se trahissaient, se travestissaient...Elle adorait le rôle tenu par Hubert Torgnoles, un rôle de salaud au grand coeur qui avait une
manière bien à lui de faire pleurer les femmes. Elle trouvait que Demi-deuil avait un petit air de ressemblance avec lui, surtout dans le bas du visage, à cause de cette petite moue molle qui lui
découvrait les incisives inférieures jusqu'à la naissance des gencives...Marie-Rose reprit ses esprits. Madame Bütte et sa masse de chair furieuse fonçait vers elle au ralenti, comme dans un
rêve...
Sureau, dont le sexe était revenu à des proportions plus décentes, vit le visage de Marie-Rose se décomposer. Elle poussa un petit cri de bête apeurée, un cri de souris ou de belette, un cri
désarmant, puis elle voulut s'évanouir. N'y parvenant pas, elle alla se réfugier dans les longs bras de Demi-deuil et le supplia de la prendre en photo avant que Madame Bütte ne la défigure.
Demi-deuil la rassura en lui faisant remarquer que cette dernière ne se déplaçait jamais qu'au ralenti, et que même, parfois, elle faisait des arrêts sur image qui pouvait durer toute une
matinée. C'était d'ailleurs pour cette raison qu'elle lui avait demandé d'aller chercher sa commande, un énorme kouglof fourré aux lettres anonymes, qu'elle avait réservé le mois dernier pour
célébrer son mariage secret avec Monsieur le curé.
Sureau soupira. Il avait espéré jusqu'au dernier instant qu'une émeute aller éclater dans l'espace exigu de la boulangerie et au lieu de ça, il assistait à une lamentable scène d'explication qui
frôlait par moment les pires répliques du feuilleton préféré de Marie-Rose. Tentant le tout pour le tout, il développa une longue phrase dans laquelle il expliquait, en gros, pourquoi on devait
lui donner sa baguette, et pourquoi il ne la payerait que le lendemain, ou le surlendemain.
Malheureusement, sa voix fut couverte par le vacarme des mouches. Au même moment, Madame Bütte, qui avait progressé d'une bonne dizaine de centimètres depuis qu'elle avait franchi la porte,
ouvrit la bouche elle aussi pour prononcer une phrase. Il était 18h23.
La science du silence
L'ombre se fit soudain plus épaisse dans la boulangerie. La masse imposante de Madame Bütte obscurcissait la pâleur du soleil couchant de décembre. Sureau haïssait
ces gens qui écrasaient les autres par leur simple présence; cette intrusion avait masqué le doux reflet qu'il avait remarqué sur les pommettes de Marie-Rose. Cependant, il ne pouvait détacher
son regard du visage bouffi de l'ex-championne, convulsé par les spasmes d'une éructation imminente.
La bouche de Madame Bütte était d'ailleurs remarquable pour trois raisons -plus une quatrième que Sureau devait découvrir plus tard.
La première de ces raisons était l'absence d'interstices entre les dents, ce qui donnait l'impression qu'elle ne possédait qu'une seule et grande dent blanche, en haut comme en bas. Cette
denture, sans qu'elle sût exactement pourquoi, provoquait toujours chez Marie-Rose un sentiment de nostalgie trouble, mêlant savamment la joie que lui avait procuré le déballage des cadeaux du
Noël 77, la découverte du nouveau 33 tours de Richard Clayderman (qui allait radicalement changer son existence morose) et la tristesse engendrée par ce soir de mai 1984, quand Marie-chantal, sa
meilleure amie, lui avait appris sans ménagement l'homosexualité de Patrick Juvet.
La deuxième raison était sa langue, du type extensible/préhensible, comme celle des caméléons, qu'elle n'hésitait pas à projeter avidement sur les étals des marchés, surtout à la saison des
fraises, allant même jusqu'à chiper des melons entier et des pastèques les jours de forte chaleur.
Son haleine enfin, était un curieux mélange de lavande et de saumon fumé. Comment dire? C'était la Provence et la mer baltique réunies, mais sans les cigales ni les chalutiers.
Les clients de la boulangerie étaient littéralement suspendus à ses lèvres, dans l'espoir d'une révélation capitale.
L'arrêt sur image, maladie certes bénigne mais tellement méconnue à l'époque, ne faisait pas souffrir Madame Bütte, mais entravait grandement son élocution.
Pour hâter le processus d'émission de mots, Sureau lui pressa doucement le ventre, comme il l'avait vu faire dans les fermes aquatiques lors de la fécondation artificielle des truites. Le
résultat fut payant, et il obtint assez rapidement d'elle cette phrase énigmatique:"L'heure du camping sauvage a prit fin, il faut démâter les cigognes sans briser leurs cervelles de
porcelaine."
Sans trop chercher à comprendre, Marie-Rose lui remit son kouglof géant avec une petite courbette servile, puis retourna derrière le comptoir, non sans jeter au passage un regard énamouré sur ce
grand échalas de Demi-deuil, qui ne se rendit compte de rien, comme à son habitude.
Cependant, Sureau avait dû appuyer trop longtemps sur le ventre de la championne, et sa logorrhée s'emballait: "Le pilastre des anciens acariens s'écroule dans la mare de Monsieur Madame. Il faut
brûler les pattes arrière du mur de pomme de terre. Avez-vous vu les taupinières analphabètes qui se prélassent dans l'oeil de la nièce du Docteur des poules? C'est insupportable! Agrandissez
vite les petits camions qui dorment sous les tuiles et donnez-les à manger aux fiers matelots en forme de croquettes qui grimpent le long de la moelle épinière de cet artiste dont j'ai oublié le
nom, et qui est mort à Palavas, un jour noir d'ectoplasmes." Etc..
Demi-deuil lui asséna un solide uppercut au menton, dans l'espoir d'endiguer le flot de sa parole, mais la championne continuait imperturbablement à ânonner ses phrases sans queues ni têtes: "Qui
a volé mon tournevis en plâtre? C'était ma troisième molaire qui me l'avait donné, le jour des Ombres Ouvertes. Et celui là, que fait-il? On dirait un marchand de poil qui transfuse l'arquebuse
corinthienne du double bénitier sur les espadrilles nobles des langoustines. C'est incroyable comme il fait rouge!" Etc...
Chacun dans la file essaya sur elle des prises de catch, de karaté, des coups vicelards qui faisaient mal sans laisser de trace, des gifles, beaucoup de gifles, et puis on la pinça, on la
frictionna à l'essence de térébenthine, on lui lu des poèmes post-modernistes, des blagues de carambar, quelqu'un proposa même qu'on aille chercher les Mémoires de Raymond Barre en braille.
Pour finir on la chatouilla, on la saucissonna, on lui mit une perruque bleue, on lui fit repasser le code de la route, et, alors qu'elle ne s'y attendait pas, on la décora de l'Ordre du Mérite
Alpin -une fort belle médaille.
La langue de Madame Bütte se rétracta enfin à l'intérieur de son formidable bloc dentaire, et le silence revint peu à peu dans la boulangerie. Il n'était pas loin de 19h30.
Merci à Flagada, Schoumi, Prii et les autres...

Une expo qui va faire couler beaucoup d'encre! Consultez le site de l'atelier du 6 bis pour en savoir plus...
